Histoires d’eau…

 

             Dans un article de mon quotidien régional, intitulé : Comment économiser son eau, je lis, parmi les conseils prodigués aux lecteurs, celui-ci : Au-delà de l’eau du robinet qu’il faudrait boire davantage pour moins gâcher, il faut éviter les bains qui représentent quatre à cinq douches. L’idéal serait de réutiliser le même bain pour plusieurs personnes… Certains, que je croise parfois dans les supermarchés, les transports en commun et autres lieux de rassemblement ont, je le sens, de toute évidence plus que suivi ces pistes écologiques. Comment leur en vouloir ?  L’eau, que ce soit celle du bain, de la lessive et autres usages, n’est, au bout du compteur, pas donnée. Entre les achats informatiques, télévisuels, automobiles – entretien et consommation -  et autres symboles de nos sociétés avancées dans le gaspi et le superficiel, donc, entre le modernisme gadgétisé et l’hygiène du corps, il n’y a pas photo.

             Bon, maintenant, fini de faire le mariole, le donneur de leçons ! Un homme, moi, va se pencher sur son passé… Nous sommes dans les années 1950… L’eau courante  dans les maisons, on n’y pense pas. Équipé d’un  broc, on va tirer l’eau de « la p’tite pompe du coin » tout en taillant   une petite bavette entre voisines : on laisse couler le temps et l’eau, on prend des nouvelles du quartier, on fait le point. C’est une forme de convivialité, une p’tite pompe à ragots aussi… À cette époque, l’idée d’une salle de bains on ne l’évoque même pas : Voilà peu c’était encore « à la guerre comme à la guerre »…

            Le matin « on s’ passe un p’ tit  coup de gant » trempé dans une bassine d’eau… Un p’tit coup sur le visage, sous les bras, sur la « zézette »… Nous voilà propres « comme un sou neuf »… Service minimum… Les cheveux sont coupés en quatre, c’est-à-dire en brosse  et lavés une fois par semaine. Rodolphe, l’idole des jeunes de l’époque nous conseille, sur les ondes radiophoniques : Dop, dop, Dop, enployez le shampoing Dop ! Maman lave le linge à la main, une planche posée en pente sur le fond d’une bassine ( lessiveuse)… Pour les futures « maîtresses de maison », l’école libre créera « l’école ménagère ». Répartition des futures tâches dans les couples : L’homme au boulot, la femme au service domestique… On est loin du « hamburger et du fast-food »… Les tâches ménagères : lessive, entretien de la maison et du « vestiaire » : raccommodages,  courses – à pied – dans les magasins du coin avec papotages à la clé, préparation des repas – le dimanche, c’est fête : poulet ou rosbif -, une tasse de café ou deux avec les voisines et « v’là encore une journée d’ passée ! », comme disait maman. Un conseil aux mômes, comme un leitmotiv : «  Te salis pas… Où qu’ t’as encore été traîner ? On voit bien qu’ c’est pas toi qui laves et qui repasses !… » Pour finir en beauté, le soir : les devoirs et les leçons :  3 + 2 égale… égale… Non, pas 6 !… Cinq ! T’écoutes pas à l’école ?…

            Pour en revenir à l’eau… Voilà l’apparition d’un robinet au-dessus d’un évier, dans la cuisine, bientôt suivi d’un autre dans la courette… Un miracle !… Fascinant… Trottinette, notre tortue, d’origine algérienne, viendra s’y rafraîchir la tête lorsque mon père « habillant le poisson » fraîchement pêché, c’est-à-dire le nettoyant, le « passera à l’eau »… Après l’avoir placé sur une planche posée à plat sur un seau, tranché d’un coup de couteau la tête, la queue, les nageoires pour, finalement, éviscérer la bestiole – on dit « vider les breuilles » en patois du coin - avant de la toiletter sous le robinet… C’est alors que Trottinette montrera, à plusieurs reprises,  un appétit féroce pour les doigts de pied de papa, ce qu’on appelle sans doute, chez les tortues, « prendre son pied », enfin celui de l’autre… «  Arrêtez de jouer avec le robinet, bon sang ! J’ vous l’ai déjà dit !… » Ça, c’est maman qui joue les gendarmes… Tout sent le poisson… Le frangin et moi, le poisson, au grand dam de Papa, nous n’en raffolons pas…

            Allez, c’est samedi ! Le jour du grand bain dans la bassine… Ça se passe dans la cuisine… Posée sur un réchaud alimenté par une bouteille de gaz, l’eau tiré par seaux successifs du robinet, se réchauffe peu à peu. C’est le grand décrassage pour mon frère et moi… Dop ! Dop ! Dop !Employez le shampoing Dop!... J’entends encore, à la TSF,  la voix du gamin, Rodolphe, choisi pour vanter l’efficacité du contenu du berlingot. Par la suite, en toute discrétion, ce sera le tour de Mam et Papa. Leur gabarit ne me permettant pas de les imaginer, à « croucrou »,seul ou à deux  dans le baquet, j’ignore tout de leur technique, mais ça rime avec pudique…

             Les toilettes sont économiques : pas besoin d’eau. Un cabanon au fond de la cour. Une planche surélevée avec en son centre un trou. On s’assied et puis on « médite » en lisant le morceau de journal qui servira de PQ : La Voix du Nord, France-soir, Ici-Paris… On s’instruit, on joint l’utile à l’agréable. La fosse sceptique se remplit au fil du temps. Un jour, le camion, surnommé ironiquement Brin de muguet, s’arrête devant la porte. Le chauffeur, da la citerne à la dalle qui ferme « la réserve », déroule des tuyaux qui traversent la salle  à manger, la cuisine, la cour… Et ça ronfle… Aspiration… respiration coupée… Ça cocotte !… Je ne traîne pas dans ce « lieu d’aisance », surtout le soir :  pas de lumière et la peur de « tomber dans le trou »…

             Ben oui ! c’était ça le « bon vieux temps »… Je me souviens qu’une année, au lycée, le cours de gym – deux heures au compteur – avait lieu le lundi matin, de 8h à 10h… Séances de sprint sur 60 mètres, en plein air, sur le chemin de ronde des remparts historiques de Montreuil-sur-mer… Dieu sait si j’aimais courir comme un dératé, mais nous terminions la séance en sueur et, sans même prendre une douche, nous enfilions dans les vestiaires, suants et soufflants, la pantalon et la chemise… Dans ces conditions, quelle que fut la matière suivante : Maths, français, chimie ou autres, c’était, le dos plaqué à la chaise, « récup »  jusqu’à midi, enfin l’heure de la cantine… Mais les sous-vêtements avaient eu le temps de sécher à même le corps… C’était à la guerre comme à… l’après guerre. De douces effluves corporelles rendaient filles et garçons désirables… Aujourd’hui, la moindre bagnole, prunelle de nos yeux, a droit à des tonnes de flotte, des rouleaux, des bains moussants, un séchage… Autre temps, autre mœurs… Aujourd’hui, on a goudronné, bétonné partout, on a supprimé les haies, abattu des arbres qui gênaient la culture intensive… L’eau du ciel, parfois, par endroits, déferle, cherche à se frayer un passage , envahit les caves, les maisons…Bientôt, il nous faudra imaginer , débordés par ses excès, le retour aux maisons sur pilotis, aux cités lacustres…

            Bien entendu, je parle là de l’évolution hygiénique des pays dits « civilisés » ; d’autres, sur la planète,  continuent de se débrouiller et se débarbouiller comme ils peuvent, s’ils le peuvent, comptant sur l’eau du moindre puits ou guettant simplement  la saison des pluies… Et toute cette misère coule sur nous, riches sans le savoir,  comme l’eau sur les ailes d’un canard…

                                                                                                   Hagnéré Jean-François ( 07/06/2018)

                                                                                               Extrait de Kaléidoscope ou Une egothérapie