Leçons de l’Histoire

 

            Enfant puis adolescent, je n’ai jamais entendu Pépé – grand-père maternel – parler de guerre. Pourtant, j’en ai passé des après-midis, dans son jardin, en sa compagnie. Lorsque ses forces déclinèrent, je pris le relais pour pousser la tondeuse à gazon mécanique. À l’entrée d’un petit salon, encadrées, sous un verre, des médailles avec rubans… Pas un mot à leur sujet… Lors de son décès, au fond d’une armoire, je mis la main sur un « trésor de guerre » : une enveloppe… J’y trouvai des papiers personnels dont son carnet de service militaire et une feuille de route de ses déplacements entre 1914 et 1918. En 1914, il avait vingt ans ( Comme dira plus tard, en 1940, Paul Nizan, en ouverture d’ Aden-Arabie : J’ai vingt ans… Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie… En quatre ans, il a été blessé deux fois et une fois gazé, repartant chaque fois, après récupération, au front. Deux citations à l’ordre du régiment et il finira adjudant après être passé par Les Éparges, Craonne, le Chemin des Dames, la bataille de la Somme, bref, « la totale »… Sa trajectoire militaire s’achève ainsi : Décembre1918 : Occupation et entrée triomphale dans Mayence…

            Vingt ans après : Retour de bâton nazi… Les Allemands sont restés à jamais, pour lui, des « Boches »… Pépé, pendant l’occupation française d’après guerre, aura pourtant une fille, ma mère, née en 1922,  outre-Rhin, à Düren… Un membre de la famille épousera une allemande qui pendant le dernier conflit mondial était interprète au sein des armées… Elle était sympathique comme pas deux… De ses enfants il dira, avec un brin d’humour tout de même : « Ils ont quand même bien des têtes de boches ! »

            Comme nombre d’acteurs de ces horreurs militaires, Pépé, à son retour, n’avait plus envie de replonger dans des souvenirs, dont les gens du pays,  qui ne pouvaient imaginer ou ne pouvaient pas saisir l’ampleur du désastre que représenta pour ces jeunes cette triste épopée, finissaient pas se lasser, d’autant plus qu’eux mêmes venaient de subir la folie hitlérienne et que se profilaient à l’horizon les guerres d’indépendance d’Indochine et d’Algérie.... Pour mieux saisir ce réflexe de repli sur soi, on peut lire les deux ouvrages de Georges Hyvernaud : La peau et les os et Le wagon à vaches. Comme le héros de Voltaire, Candide, Pépé dut, à mon avis, en déduire sagement qu’au sens propre comme au sens figuré : Il faut cultiver son jardin… Se faire sa propre philosophie de la vie. Et j’ai bien profité de cette leçon. Celle d’Anatole France tient aussi encore la route : On croit se battre pour la Patrie et on se bat pour des industriels… J’ajouterai aussi : Et pour les banquiers… Posons-nous la bonne question : Qui tire  les ficelles de nos marionnettes politiques ? Va pour les commémorations, les sanglots dans la voix à la Malraux, les récits homériques… Le meilleur ennemi de l’Homme, c’est l’Homme…

                                                                                                                 Hagnéré Jean-François ( 05/10/2018)